Une statue
Nouvelle
Dans un parc, une fine pluie tombait, si fine qu’elle n’était presque pas mouillée. Quelques luminaires baignaient le banc d’une lueur à l’orange blafard: la lune de minuit ne dispensait aucune clarté. Un jeune couple s'y embrassait. Face à eux, une drôle de sculpture d’acier vieilli, jaunie par la rouille déposée par une éternité passée sous cette pluie : personne ne savait ce qu’elle représentait, pas même l’artiste qui, pendant des mois, l’avait façonnée de ses mains.
Son atelier ressemblait à un bloc opératoire, froid, et blanc, et parfois sanglant. C’était là que se déroulait, chaque matin, sa propre chirurgie de l’âme. Il était le patient et le docteur, ses scalpels s’appelaient marteaux, burins, ses compresses stériles, des toiles vierges.
Il venait d’y entrer au lever du soleil, ce jour-là. Désœuvré, l’inspiration l’avait quitté. Il s’assit près de son bureau et contempla le ciel à travers la verrière qui tenait lieu de plafond. L’aurore était rose comme un crépuscule d’hiver. Quelques minutes passèrent sans qu’il ne dise, ni ne fasse rien. La muse était muette. Il se balançait d’un pied sur un autre de son siège, de plus en plus vite. L’inévitable ne se produisit pas. Mais une révélation. Le reflet déformé de son mouvement sur fond de soleil levant le frappa. Il ressemblait au culbuto de son enfance, mais raide, et maigre, et gris comme un adulte dans la demi-pénombre de l’atelier.
Il devint fébrile. En à peine plus d’un instant, les chaises étaient dépouillées de leurs sièges et dossiers, la porte gisait à terre amputée de ses gonds et de sa serrure, il y avait jusqu’aux fenêtres en aluminium qui avaient perdu leurs vitres. Au milieu de la pièce s’amoncelait un entrelacs de ferrailles diverses. Mais il n’y en avait pas assez. Un coup de vent déstabilisa l’ensemble lorsqu’il ouvrit la grande porte en direction de la carrosserie la plus proche.
C’était un endroit aussi noir de cambouis que l’atelier était blanc de solitude. Les hommes y parlaient haut et gras. Quelques voitures désossées étaient garée de quinconce dans le fond du garage. Sur ces carcasses, des écriteaux oubliés comme les fautes qui les jalonnaient : « A vendre pour pièces 200 euro à débatre ». En hauteur, une voiture neuve à l’avant enfoncée.
Dessous, une jeune femme qui pleurait sans jeter un œil au soleil du grand matin. Elle expliquait, gesticulant à gros sanglots qu’elle devait partir demain, et faire un long voyage. Elle mis la main à sa poche, en sortit un mouchoir, qu’elle utilisa aussitôt, et son portefeuille qu’elle tendit. Non, ce ne serait pas possible pour le lendemain. Elle montra les voitures, fiévreuse, il n’y avait donc aucun véhicule de prêt ? Aucun ?
Elle regarda autour d’elle : cet atelier de mécanique avait des airs d’antre de bête féroce ; les cadavres d’automobiles rappelaient les restes de proies malchanceuses abandonnés par le carnassier. Elle n’attendit pas la réponse. Un bruit au loin… mais bien sûr. Elle contourna les tôles froissées et se dirigea vers la porte. Le courant d’air froid fit frissonner les ouvriers lorsqu’elle quitta la salle en direction de la gare.
Les quais venaient d’être refaits. Des néons récents n’éclairaient pas les murs, encore empreint d’une odeur de peinture bleu azur. Les trains s’alignaient sagement en un bruyant ballet, arrivant, repartant, mais ne se croisant jamais. Les chemins de fer parfaitement parallèles étaient surmontés d’une immense coupole de verre.
Un adolescent tentait de l’admirer mais la lumière trop vive de midi l’en empêchait. Il partit alors chercher son billet. Il s’assit en attendant son tour sur un siège sans dossier. La vitre sans fenêtre qui le séparait du guichetier étouffait sa voix qui demandait un aller-retour avec réduction à destination de… Les voix préenregistrées, suaves, résonnaient. Son train allait partir dans quelques minutes à peine, il s’élança vers le quai C. L’énorme machine arrivait en gare pour repartir à destination de…
Sac sur le dos, valises à la main, on aurait juré qu’il partait pour des mois. Il approchait doucement de la monstrueuse bête de ferraille qui avalait les voyageurs un à un. C’était la première fois qu’il partait ainsi, seul sans ses parents. Il grimpa avec enthousiasme sur le marchepied. Lorsque la porte sans gond ni serrure s’ouvrit devant lui, le courant d’air fit frissonner le contrôleur affecté à ce trajet, trajet qui conduirait le jeune homme à l’anniversaire d’un ami sur une plage de Côte d’azur.
Le sable en était blanc taché par endroit d'algues noirâtres: on eût dit les résidus d'un naufrage pétrolier. Mais pas un ne passait ici. Les révérbères de la promenade attenante n'allaient pas tarder à pallier au déclin du soleil. Déjà le ciel rosissait de son coucher. Ça et là des tribus d'adolescents beuglants et qui riaient gras entassaient leurs canettes d'aluminium avec ou sans alcool à même le sable. Les restes d'un festin carnivores -merguez et brochettes comme toujours- viendraient bientôt s'y ajouter.
Une jeune femme que la mer engloutissait parfois puis recrachait aussitôt se décida à sortir de l'eau. Elle traversa la plage, alla à sa voiture garée non loin de là. D'autres automobiles s'alignaient, toutes parallèles et bien droites, mais peu sagement. Le parking était censé être en épi. Troupeau peu discipliné. Restée ouverte: pourquoi fermer la serrure alors que la porte n'avait plus de vitre? A l'arrière du véhicule, un pannonceau qui bavait indiquait qu'il était à vendre.
Elle se changea rapidement à l'intérieur, faisant grincer le châssis vieilli. Elle était en retard, comme souvent. Dit-elle. S'installa au volant, fit claquer les gonds de la porte, mit le contact et demarra. Dès qu'elle se fut mise à rouler, le courant d'air la fit frissonner. Il ferait sûrement bien meilleur au restaurant où on l'attendait, pensa-t-elle tout haut.
Lieu chic, d'ailleurs, et sobre. Entre décoration japonisante et futuriste: de petites lampes noires sur les tables d'aluminium tamisaient l'agressivités des murs blancs et presque nus. Presque trop de lumières alors qu'il faisait déjà nuit.Ou comme le négatif du ciel noir troué par des myriades d'étoiles lactescentes, que l'on voyait à travers le plafond vitrifié.
Un vieil homme d'ailleurs semblait importuné, ne décollant pas ses lunettes cerclées de fer orangé de la carte, alors qu'il venait de commander son café. Pas un regard pour gens qui, échauffés par l'apéritif et les vapeurs qui sortaient des cuisines riaient, criaient d'une table aux places symétriques à une autre. Son regard se perdit derrière la porte de service battante mais restée ouverte. A l'interieur des offices, c'était éclaboussures de graisse, exhalaisons de casseroles aussi inoxidables que les paillasses et frigidaires grand format. Un monde glaçant bien que torride. Comme un dragon de fer, puant.
La serveuse en sortit pour lui apporter un café aussi noir et épais que du cambouis.Il s'enfonça dans son dossier, le but d'un trait. Laissa un chèque, et les quelques piécettes de métal qu'il laissa en pourboire tintèrent contre le métal de la table. Il se dirigea vers la sortie à pas lent. Quand la porte vitrée sans gonds ni serrure s'écarta pour le laisser passer, le courant d'air ainsi produit fit frissonner le dos d'une jeune femme assise près de la porte. Les yeux sur sa montre, il se dit qu'il allait être temps de promener son chien au parc.
Une fine pluie y tombait, si fine qu’elle n’était presque pas mouillée. Quelques luminaires baignaient le banc d’une lueur à l’orange blafard: la lune de minuit ne dispensait aucune clarté. Un jeune couple s'y embrassait. Face à eux, une drôle de sculpture d’acier vieilli, jaunie par la rouille déposée par une éternité passée sous cette pluie : personne ne savait ce qu’elle représentait, pas même l’artiste qui, pendant des mois, l’avait façonnée de ses mains.
Son atelier ressemblait à un bloc opératoire, froid, et blanc, et parfois sanglant. C’était là que se déroulait, chaque matin, sa propre chirurgie de l’âme. Il était le patient et le docteur, ses scalpels s’appelaient marteaux, burins, ses compresses stériles, des toiles vierges.
Il venait d’y entrer au lever du soleil, ce jour-là. Désœuvré, l’inspiration l’avait quitté. Il s’assit près de son bureau et contempla le ciel à travers la verrière qui tenait lieu de plafond. L’aurore était rose comme un crépuscule d’hiver. Quelques minutes passèrent sans qu’il ne dise, ni ne fasse rien. La muse était muette. Il se balançait d’un pied sur un autre de son siège, de plus en plus vite. L’inévitable ne se produisit pas. Mais une révélation. Le reflet déformé de son mouvement sur fond de soleil levant le frappa. Il ressemblait au culbuto de son enfance, mais raide, et maigre, et gris comme un adulte dans la demi-pénombre de l’atelier.
Il devint fébrile. En à peine plus d’un instant, les chaises étaient dépouillées de leurs sièges et dossiers, la porte gisait à terre amputée de ses gonds et de sa serrure, il y avait jusqu’aux fenêtres en aluminium qui avaient perdu leurs vitres. Au milieu de la pièce s’amoncelait un entrelacs de ferrailles diverses. Mais il n’y en avait pas assez. Un coup de vent déstabilisa l’ensemble lorsqu’il ouvrit la grande porte en direction de la carrosserie la plus proche.
C’était un endroit aussi noir de cambouis que l’atelier était blanc de solitude. Les hommes y parlaient haut et gras. Quelques voitures désossées étaient garée de quinconce dans le fond du garage. Sur ces carcasses, des écriteaux oubliés comme les fautes qui les jalonnaient : « A vendre pour pièces 200 euro à débatre ». En hauteur, une voiture neuve à l’avant enfoncée.
Dessous, une jeune femme qui pleurait sans jeter un œil au soleil du grand matin. Elle expliquait, gesticulant à gros sanglots qu’elle devait partir demain, et faire un long voyage. Elle mis la main à sa poche, en sortit un mouchoir, qu’elle utilisa aussitôt, et son portefeuille qu’elle tendit. Non, ce ne serait pas possible pour le lendemain. Elle montra les voitures, fiévreuse, il n’y avait donc aucun véhicule de prêt ? Aucun ?
Elle regarda autour d’elle : cet atelier de mécanique avait des airs d’antre de bête féroce ; les cadavres d’automobiles rappelaient les restes de proies malchanceuses abandonnés par le carnassier. Elle n’attendit pas la réponse. Un bruit au loin… mais bien sûr. Elle contourna les tôles froissées et se dirigea vers la porte. Le courant d’air froid fit frissonner les ouvriers lorsqu’elle quitta la salle en direction de la gare.
Les quais venaient d’être refaits. Des néons récents n’éclairaient pas les murs, encore empreint d’une odeur de peinture bleu azur. Les trains s’alignaient sagement en un bruyant ballet, arrivant, repartant, mais ne se croisant jamais. Les chemins de fer parfaitement parallèles étaient surmontés d’une immense coupole de verre.
Un adolescent tentait de l’admirer mais la lumière trop vive de midi l’en empêchait. Il partit alors chercher son billet. Il s’assit en attendant son tour sur un siège sans dossier. La vitre sans fenêtre qui le séparait du guichetier étouffait sa voix qui demandait un aller-retour avec réduction à destination de… Les voix préenregistrées, suaves, résonnaient. Son train allait partir dans quelques minutes à peine, il s’élança vers le quai C. L’énorme machine arrivait en gare pour repartir à destination de…
Sac sur le dos, valises à la main, on aurait juré qu’il partait pour des mois. Il approchait doucement de la monstrueuse bête de ferraille qui avalait les voyageurs un à un. C’était la première fois qu’il partait ainsi, seul sans ses parents. Il grimpa avec enthousiasme sur le marchepied. Lorsque la porte sans gond ni serrure s’ouvrit devant lui, le courant d’air fit frissonner le contrôleur affecté à ce trajet, trajet qui conduirait le jeune homme à l’anniversaire d’un ami sur une plage de Côte d’azur.
Le sable en était blanc taché par endroit d'algues noirâtres: on eût dit les résidus d'un naufrage pétrolier. Mais pas un ne passait ici. Les révérbères de la promenade attenante n'allaient pas tarder à pallier au déclin du soleil. Déjà le ciel rosissait de son coucher. Ça et là des tribus d'adolescents beuglants et qui riaient gras entassaient leurs canettes d'aluminium avec ou sans alcool à même le sable. Les restes d'un festin carnivores -merguez et brochettes comme toujours- viendraient bientôt s'y ajouter.
Une jeune femme que la mer engloutissait parfois puis recrachait aussitôt se décida à sortir de l'eau. Elle traversa la plage, alla à sa voiture garée non loin de là. D'autres automobiles s'alignaient, toutes parallèles et bien droites, mais peu sagement. Le parking était censé être en épi. Troupeau peu discipliné. Restée ouverte: pourquoi fermer la serrure alors que la porte n'avait plus de vitre? A l'arrière du véhicule, un pannonceau qui bavait indiquait qu'il était à vendre.
Elle se changea rapidement à l'intérieur, faisant grincer le châssis vieilli. Elle était en retard, comme souvent. Dit-elle. S'installa au volant, fit claquer les gonds de la porte, mit le contact et demarra. Dès qu'elle se fut mise à rouler, le courant d'air la fit frissonner. Il ferait sûrement bien meilleur au restaurant où on l'attendait, pensa-t-elle tout haut.
Lieu chic, d'ailleurs, et sobre. Entre décoration japonisante et futuriste: de petites lampes noires sur les tables d'aluminium tamisaient l'agressivités des murs blancs et presque nus. Presque trop de lumières alors qu'il faisait déjà nuit.Ou comme le négatif du ciel noir troué par des myriades d'étoiles lactescentes, que l'on voyait à travers le plafond vitrifié.
Un vieil homme d'ailleurs semblait importuné, ne décollant pas ses lunettes cerclées de fer orangé de la carte, alors qu'il venait de commander son café. Pas un regard pour gens qui, échauffés par l'apéritif et les vapeurs qui sortaient des cuisines riaient, criaient d'une table aux places symétriques à une autre. Son regard se perdit derrière la porte de service battante mais restée ouverte. A l'interieur des offices, c'était éclaboussures de graisse, exhalaisons de casseroles aussi inoxidables que les paillasses et frigidaires grand format. Un monde glaçant bien que torride. Comme un dragon de fer, puant.
La serveuse en sortit pour lui apporter un café aussi noir et épais que du cambouis.Il s'enfonça dans son dossier, le but d'un trait. Laissa un chèque, et les quelques piécettes de métal qu'il laissa en pourboire tintèrent contre le métal de la table. Il se dirigea vers la sortie à pas lent. Quand la porte vitrée sans gonds ni serrure s'écarta pour le laisser passer, le courant d'air ainsi produit fit frissonner le dos d'une jeune femme assise près de la porte. Les yeux sur sa montre, il se dit qu'il allait être temps de promener son chien au parc.
Une fine pluie y tombait, si fine qu’elle n’était presque pas mouillée. Quelques luminaires baignaient le banc d’une lueur à l’orange blafard: la lune de minuit ne dispensait aucune clarté. Un jeune couple s'y embrassait. Face à eux, une drôle de sculpture d’acier vieilli, jaunie par la rouille déposée par une éternité passée sous cette pluie : personne ne savait ce qu’elle représentait, pas même l’artiste qui, pendant des mois, l’avait façonnée de ses mains.
Par Rimmel, Dimanche 28 Octobre 2007 à 16:48 GMT+2 dans La main (qui écrit) (article, RSS)




