Clair de Terre - André Breton
L’auteur en préambule :
André Breton (1896/1966), surnommé « le pape du
surréalisme » par ses détracteurs en raison de l’autorité sans partage
avec laquelle il régna sur le mouvement, en fut le fondateur et théoricien.
C’est la création de la revue Littérature,
avec Soupault et Aragon, qui marque ses premiers pas vers une réflexion
littéraire se détachant du dadaïsme de Tzara. Puis vient la mise en pratique
des théories de sur-réalité avec l’avènement de l’écriture automatiques dans
Les champs magnétiques, où il collabore encore une fois avec Soupault.
Mais c’est avec Le manifeste du
Surréalisme que le mouvement sera officiellement fondé, Eluard, Crevel, Leiris,
Desnos et Péret se joignant à Aragon et Soupault autour de notre poète. Sous
son impulsion, le surréalisme s’étendra à toute l’Europe et à tous les domaines
de l’art : Dali en peinture, Man Ray en photographie, Buñuel au cinéma…
Evidemment inquiété par le
gouvernement de Vichy, Breton trouve refuge en 1941 aux Etats-Unis en 1941 où
il fréquentera Lévi-Strauss. Ce n’est qu’en 1946 qu’il rentre à Paris animer un
nouveau groupe surréaliste qui ne survivra pas à la mort de son chef de file.
André Breton, Clair de terre, coll. Poésie, éd. nrf Gallimard, Paris 2003.
Ce Clair de terre n’est
pas seulement le deuxième recueil poétique d'André Breton (paru en 1923 dans la
collection Littérature associée à la revue homonyme dirigée par
l’auteur), mais l’anthologie de 1966 qui rassemble une sélection de poèmes de
l’édition citée supra, accompagnés de ceux de Mont de piété, Le
Revolver à cheveux blancs, L'Air de l'eau, et Au bateau-lavoir.
On y retrouve des collages (Le Corset mystère), des poèmes (Mille et
mille fois), de la prose (Cinq rêves), des textes issus de la
technique de l’écriture automatique (Cartes sur les dunes) etc…
Et c’est là toute sa difficulté. En effet,
il faut bien avouer que certains textes sont on ne peut plus
hermétiques. Le sens devant être trouvé au-delà des signifiants immédiats, ce
n’est pas à la raison que s’adresse Breton, mais à la poésie –comme l’on dirait
à l’ouïe ou à la vue. Pour qui se laisse bercer par la musicalité du texte et
par les images inattendues qui en surviennent, Clair de Terre est une
promenade délicieuse au-delà de notre grisaille quotidienne. Néanmoins, ce
recueil est à lire et à relire, car il fait partie de ces œuvres intrigantes
qui, face au lecteur, sont demandeuses : demandeuses de temps, d’investissement
personnel. Il ne se donne pas, on ne le pénètre pas comme un roman de
divertissement ; plusieurs lectures sont nécessaires pour l’apprivoiser –et
jamais complètement.
C’est pourquoi je pense que Clair
de terre ne peut être apprécié que par certains lecteurs, trop souvent
hermétique pour qui n’aime pas le contact brutal de la lutte avec une œuvre.

Les écrits s'en vont
Le satin des pages qu'on tourne dans les livres moule une femme si belle
Que lorsqu'on ne lit pas on contemple cette femme avec tristesse
Sans oser lui parler sans oser lui dire qu'elle est si belle
Que ce qu'on va savoir n'a pas de prix
Cette femme passe imperceptiblement dans un bruit de fleurs
Parfois elle se retourne dans les saisons imprimées
Et demande l'heure ou bien encore elle fait mine de regarder les bijoux bien en face
Comme les créatures réèlles ne font pas
Et le monde se meurt une rupture se produit dans les anneaux d'air
Un accroc à l'endroit du coeur
Les journaux du matin apportent des chanteuses dont la voix a la couleur du sable sur des rivages tendres et dangereux
Et parfois ceux du soir livrent passage à de toutes jeunes filles qui mènent des bêtes enchaînées
Mais le plus beau c'est dans l'intervalle de certaines lettres
Où des mains plus blanches que la corne des étoiles à midi
Ravagent un nid d'hirondelles blanches
Pour qu'il pleuve toujours
Si bas si bas que les ailes ne s'en peuvent plus mêler
Des mains d'où l'on remonte à des bras si légers que la vapeur des près dans ses gracieux entrelacs au-dessus des étangs est leur imparfait miroir
Des bras qui ne s'articulent à rien d'autre qu'au danger exceptionnel d'un corps fait pour l'amour
Dont le ventre appelle les soupirs détachés des buissons pleins de voiles
Et qui n'a de terrestre que l'immense vérité glacée des traîneaux de regards sur l'étendue toute blanche
De ce que je ne reverrai plus
A cause d'un bandeau merveilleux
Qui est le mien dans le colin-maillard des blessuresLes écrits s'en vont, Le Révolver à cheveux blancs, Clair de Terre, p. 121/122.
Bonne lecture!
A suivre du même auteur: L'Amour fou.Egalement sur mon blog, relativement à André Breton:(Commentaire du poème "Il allait être cinq heurs", dans le recueil cité ci-dessus)
Par Rimmel, Samedi 3 Novembre 2007 à 18:54 GMT+2 dans L'oeil (qui lit) (article, RSS)




