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Etude sur le sacrifice dans le "Soulier de Satin" de Paul Claudel

Le sacrifice étant un thème majeur du Soulier de Satin, une bonne trentaine de pages aura été nécessaire pour traiter le sujet!!!

Matière: Littérature française
Année: Licence 3
Note: 18,5/20

illustration


Sommaire de l’étude sur le sacrifice dans «Le Soulier de satin »

 

I. Le sacrifice entre ordre et désordre ou les mouvements profanes face à la pérennité du sacré

 

   A. La problématique du sacrifice: choix potentiellement fluctuant ou destinée immuable?

1. Débats intérieurs et revirements: Le sacrifice comme choix incertain.

2. Résignation, regrets et espoirs: Le sacrifice comme mal nécessaire.

3. Exaltation et extase métaphysique: Le sacrifice comme appel irrésistible du sacré.

   B. Le sacrifice, pour que du chaos naisse l'équilibre

1. Du sacrifice païen tourné en dérision au Saint Sacrifice.

2. Des guerres fratricides à la stable union des peuples.

3. "Etiam Peccata": Sans péché, pas de sacrifice rédempteur.

   C. "Quand la sorcière s'en mêle"... ou le parallèle entre le sacrifice chrétien du couple  principal et son symbolisme psychanalytique

1. L'indispensable abstinence chrétienne face à la symbolique phallique du soulier de Freud à Bettelheim.

2. La vierge-mère comme "effrayante maman": Echo du sacrifice castrateur de Young?

3. Rodrigue, homme charnel sublimé: De la nostalgie du corps érotique sacrifié à l'éros métaphysique des théologiens.

 

II. Le sacrifice, du visible à l'invisible ou une évolution verticale de la terre vers le Ciel

 

   A. Les étapes formelles du sacrifice: du néant à l'absolu

1. La prière, sacrifice à Dieu de notre néant.

2. L'offrande, un sacrifice matériel comme gage de foi.

3. L'immolation, le sacrifice absolu de soi.

   B. Un pied contre une aile: du détachement matériel à l'élévation spirituelle

1. La symbolique du corps-prison: Les pieds comme ancrage à la terre.

2. Les ailes paradoxales: L'aile de l'ange déchu contre celle de l'ange gardien.

3. Le troc: Le sacrifice du matériel en échange de la spiritualité.

   C. La trinité sacrificielle Prouhèze/ Rodrigue/ Camille ou la triple motivation du sacrifice

1. Camille ou le sacrifice expiatoire: Racheter une vie terrestre.

2. Rodrigue ou le sacrifice propitiatoire: Construire un pont entre le monde et le ciel.

3. Prouhèze ou le sacrifice de communion: Devenir étoile parmi les étoiles.

 

III. Le sacrifice, épicentre de la structure sphérique de l’oeuvre ou une progression expansive et globalisante de la pièce

 

   A. Le sacrifice de l'identité des personnages ou le sacrifice au centre de la diégèse

1. Les minuits païens: Heures centrales du sacrifice des personnages.

2. Les ombres comme somme de personnages: La condensation prophétique des principaux protagonistes.

3. Entre personnages-échos et personnages-illusions: L'utilisation des "types" à portée générale.

   B. Le sacrifice catholique ou les stades du sacrifice du particulier à l'humanité

1. Le sacrifice du particulier pour le particulier: Un effet de ricochets.

2. Le sacrifice du particulier pour le général: Vers la boucle du monde.

3. Le sacrifice du général pour l'humanité par une trinité devenue christique.

   C. Le sacrifice dans l'écriture ou une pièce à vocation universelle

1. Le sacrifice du réalisme classique: Le monde entier comme scène à tous les temps.

2. Le sacrifice du vraisemblable: Le choix de l'universalité du symbole.

3. Le sacrifice pour la scène: Garder le « viscère suprême et pantelant » de la pièce.

 

Extrait:   Introduction  + extrait liminaire de l'étude + Tableau n°1 de l'annexe

 

 INTRODUCTION

Dans l'histoire de notre culture, le XXème siècle apparaît comme celui de la déconstruction. Ce que le XIXème siècle dénonce, le XXème semble l'annihiler, en politique tout comme en arts ou en littérature. Claudel naît dans ce milieu où la raison a évincé la foi. Mais il opère un retour aux racines judéo-chrétiennes, fondements, qu'on le veuille ou non, de notre civilisation.

            Cependant, alors que Dieu le rejette malgré sa conversion, la chair, en la personne de la comtesse Vetch, l'appelle. Claudel refusera donc le froc.

D'où un tiraillement, une déchirure, dont Le Soulier de satin, plus que Partage du midi orienté essentiellement vers la passion charnelle, se fait l'écho. 

            A cet égard, ce monstre littéraire semble n'être plus seulement une somme théâtrale ou la réminiscence d'un amour avorté, mais le testament d'une réflexion qui aboutit à cet état de fait intransigeant: le ciel se mérite.

            Ce postulat paraît donc être le fondement même du Soulier de satin, car il renvoie à la notion de sacrifice que Claudel déclare être: "...celle qui anime tout [son] théâtre...", et plus encore celle sur laquelle "toute l'idée de la pièce[1] repose...".

            Or, dans cette oeuvre baroque, le foisonnement, la profusion sont de mise; les dimensions comiques et tragiques, les symboles païens et chrétiens se mêlent dans un onirisme débridé à la réalité toute crue d'un théâtre désacralisé.

            Comment alors le sacrifice, pierre angulaire de la pièce, pourrait-il être statique? Fluctuant avec les personnages dont il apparaît pour certains être l'essence, il est intrinsèquement élan, il est fondamentalement multiple.

 De même, il s'inscrit en filigrane des autres grands motifs de l’œuvre: entre ordre et désordre, il oscille entre mouvements profanes et pérennité du sacré. Du visible à l'invisible, il permet une évolution de la terre vers le ciel. Enfin, épicentre de la structure sphérique de l’œuvre, il entraîne sa progression, expansive et globalisante.

____________________________

            Extrait liminaire

 

           I.      Le sacrifice entre ordre et désordre ou les mouvements profanes face à la pérennité du sacré

 

Le sacrifice dans Le Soulier de satin  se trouve de façon permanente à mi-chemin entre les désordres humains et l'ordre divin, tantôt  par sa nature (est-il choix fluctuant ou destinée immuable?), tantôt par sa raison d'être (faire que du chaos naisse l'équilibre), tantôt enfin par l'explication que l'on peut en donner (l’exégèse chrétienne face au commentaire psychanalytique).

**

            Le traitement du sacrifice laisse en effet libre cours à une triple interprétation quant à sa nature. S'il apparaît tout d'abord comme un choix parfois incertain, du fait de débats intérieurs et de revirements dans les décisions des personnages, il semble ensuite qu'il soit considéré comme un "mal nécessaire", entre résignation, regrets et espoirs, pour finir par être vu comme un appel irrésistible du sacré, une sorte de destin implacable auquel on répondrait avec exaltation après une révélation métaphysique et extatique.

*

A première vue en effet, le sacrifice apparaît comme un choix des personnages : débats intérieurs et revirements peuvent faire envisager le sacrifice comme une décision réfléchie. Il en va ainsi de Prouhèze face à Camille qui, sous le coup de l’émotion et par trois fois, s’écriera : « Non, je ne renoncerai pas à Rodrigue ! »[2]. Mais, quelques scènes plus tard, elle ira posément[i] prier elle-même son amant malheureux de la laisser le sacrifier : «Ô Rodrigue, s’il est vrai que j’ai pris quelque engagement envers toi, / C’est pour cela que je suis venue, cher Rodrigue, pour te demander de me le remettre. »[3]. Son choix semble donc être le fruit d’une décision sage et réfléchie, passée outre l’aveuglement de la scène X de la même journée : la réalité de ses devoirs moraux a pris le pas sur l’émotion et l’espoir charnels : « Sa pensée est de nous humilier l’un par l’autre./…/ L’honneur empêche. J’ai juré de revenir si ses conditions ne sont pas acceptées »[4].  

On retrouve ces vagabondages du choix de manière encore plus claire en Quatrième journée à la scène VIII. Face à Sept-Epées, Rodrigue commencera par accepter de porter secours aux prisonniers des maures comme sa fille le lui demande, pour finalement refuser en arguant que sa mission n’est pas de faire du bien en particulier [5] ; en d’autres termes, il doit sacrifier l’individu au général, nous y reviendrons. Ce changement d’orientation traduit ainsi dans les deux cas  la prise en compte d’un devoir au-delà de la volonté : une résignation à un mal nécessaire, entre regrets et espoirs.

*

En effet, en III-XIII, Prouhèze se soumet à la fois aux lois humaines (« L’honneur empêche ») et à Dieu (« Ce que veut Celui qui me possède c’est cela seulement que je veux… »)[6]. Or, dans cette même scène, on distingue une évolution similaire du discours de Rodrigue, à cela près qu’apparaît chez lui une nouvelle étape, le ‘marchandage’, reflet d’une incompréhension[ii] de la dimension sacrée du sacrifice. Ainsi, de son refus initial et violent[7], il ne reste que des larmes au moment d’un choix qui ne se révèlera qu’une résignation douloureuse. En effet, la didascalie portant sur la réaction du vice-roi après le verset 3321[8] est riche de sens : « Silence. Le vice-roi baisse la tête et pleure. » On peut y lire tout d’abord l’impossibilité de l’opposition. Rodrigue ne peut pas d’une part pas poser de veto, mais de surcroît adopte une attitude de pure soumission : ce mutisme et cette posture sont les preuves même de son impuissance. Enfin, ses pleurs explicite la souffrance d’un être pour lequel aucun mouvement de volonté n’est envisageable. Belle illustration, je pense, de la violence claudelienne.

Cette résignation apparaissait déjà à la scène XI de la deuxième journée, et dans une formulation (ou non-formulation !) quasiment parallèle ; « [Don Camille] Parlez, vous n’avez qu’un mot à dire ». Rodrigue ne le prononcera pas et s’en justifiera par une soumission à la volonté divine : « [Don Rodrigue] Est-ce moi qui ai écrit sur la pierre cette grande Loi qui nous sépare ? / [Don Camille] L’amour se rit des lois. / [Don Rodrigue] Cela ne les empêche pas d’exister… »[9].

*

            Il n’en va pas tout à fait de même pour Prouhèze. Son choix est non seulement librement consenti, mais aussi fervent. Il y a une raison précise à cela, et non des moindres : Elle ne plie pas uniquement à une loi qui la dépasse, elle répond à un appel divin, elle se porte avec élan vers Dieu. Femme touchée par la grâce qui a baigné dans les eaux bienheureuses et parlé à son ange, son sacrifice est sa destinée. Dans son exaltation, elle ne peut refuser l'invitation de Dieu. On parle alors de « sacrifice joyeux », en cela que pour Prouhèze, le sacrifice et la mort sont synonymes de liberté là où vie rime avec captivité : « Tout est fini pour Prouhèze qui m’empêchait de commencer ! »[10] ou encore : « Ah ! Je remercie Dieu ! Viens, cher Rodrigue, je suis prête ! sur cette chose qui est à toi lève ta main meurtrière ! sacrifie cette chose qui est à toi ! Mourir, mourir par toi m’est doux ! »[11]

On retrouve ici la définition de la mort données par le père jésuite à la scène I de la 1ère journée, à savoir un « jour [de] repos et de […] détente », mais aussi un écho de la dernière réplique de l’œuvre : « Délivrance aux âmes captives ». Or, du fait que le sacrifice et la mort soient envisagés de manière positive par deux religieux et une femme ayant goûté à l’ « eau où [elle fut] baptisée » peut être déduite l’idée que le sacrifice devient destinée grâce à la connaissance de l’autre monde ; autrement dit, à qui connaît les lumières du sacré, le désir de l’au-delà dépasse celui de l’ici-bas : la vocation du divin en devient irrésistible.

**

            S'il apparaît donc que le sacrifice est un choix inspiré, et par conséquent à la fois fait humain et tutelle divine, il semble qu'il soit aussi le point de bascule, le lien, entre le chaos du monde et l'équilibre prévu par le ciel.


[1] Le Soulier de Satin.

[2] III-X, versets 3019, 3021 et 3025.

[3] III-XIII, versets 3246 et 3247.

[4] III-XIII, versets 3194 et 3200.

[5] « Et c’est Don Rodrigue le premier qui pilonnera en avant à la tête de toute cette armée ! » / « Ma spécialité n’est pas  de leur faire du bien un par un »…  / « Je suis venu pour élargir la terre » ; IV-VIII, versets 4183, 4228 et 4234

[6] III-XIII, verset 3267/

[7]  Au verset 3317, il se dit prêt à user de sa force pour empêcher Prouhèze de partir « Je suis le maître encore ! Si je veux, je peux t’empêcher de partir. »

[8] « Un mot, et je reste avec toi. Un seul mot, est-il difficile à dire ? Un seul mot et je reste avec toi. »

[9] Versets 1846 à 1848.

[10] III-XIII, verset 3207.

[11] III-VIII, verset 2692.


____________________________
           
 Tableau n°1
 
Tableau n°1
 
 
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Pour télécharger l'étude : cliquer ICI!
Pour télécharger les annexes: cliquer ICI!

 
 
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